Le label des sirènes

> Tatouages et crustacé en mer du nord

1950. Port de Vliet, avant la plage. Un ponton s'avance vers le large. Tout au bout, une cahute s'accroche sur la largeur, camouflée par des filets de pêches fatigués et d'autres brols qui sentent la mer. Une porte à l'avant, peinte en bleu, grandes ouvertes avec une lampe sur le dessus qu'on oublie toujours d'éteindre. Trois fenêtres, une pour chaque côté, pas de rebord, directe sur la mer. Des volets, bleus aussi mais pas de tenture, même pas de vitres. Deux pièces : un atelier/cuisine/salon et une chambre, tout au fond, face aux flots. La baraque est tout en bois sauf le toit recouvert de tôle. Une cheminée dépasse et sert de perchoir à une mouette qui rêvasse. Si le piaf chiait dedans, ses fientes tomberaient direct dans le poêle, juste en dessous. Il chauffe un peu le poêle, une vieille rame brisée jetée dedans sans ménagement. Une cafetière en fer blanc s'échauffe par dessus. Elle a le cul rouge. Ça sent le café. Mais c'est l'iode qui domine et l'odeur des algues gluantes abandonnées sur les piliers du ponton par les vagues à marée basse.

Elle tangue un peu la baraque, surtout par grand vent. Ça grince et ça se plaint, mais ça tient depuis des lustres, fidèle au poste. Comme une vieille rombière, femme de pêcheur sur le tard, elle a ses période aussi à l'occasion. Parfois elle reste trempée pendant des jours, impossible à sécher. D'autres fois, elle est brûlante, cuite par un soleil traître et pas de vent. Putain de mer du nord. Foutu caractère de mégère.

Josiane entre et s'assoit sur le tabouret à visse posé près de la fenêtre. En face, un fauteuil pivotant, vide pour le moment. Trois caisses sur le côté, empilées. Sorte de desserte improvisée. Un plateau en fer est posé par-dessus avec des trucs dedans. Des bouquins aussi, calé dans les caisses (Le bourlingueur, Notre dame des fleurs, Le vagabond du rail et Moravagine) et des feuilles volantes par dizaines qui essaient de s'échapper. Au sol un vieux tapis. Enfin, une lampe positionnable, comme celle des arracheurs de dents, fixée au mur à portée de main.

Tard la nuit, ca tatoue. Tôt le matin, ça baise. Entre les deux ça dort et ça attend.

Un bruit agaçant s'échappe par la fenêtre. Bourdonnement aigu d'une mouche rouillée qui tourne bourrique. Ça dure, ça dure. Ça s'arrête et ça reprend encore, agaçant les cormorans qui baillent à la mort. Josiane est occupée sur le bras d'un matelot. Pistolet à la main, elle trace une ancre cajolée par un poulpe. Encre bleu, dernière qualité, poussée dans la chair par l'aiguille qui va et vient à un rythme indécent. Il moufte pas le loup de mer. Il tire sur une clope et rêve à sa mère en fixant le sol. Elle cause Josiane, pose des questions. Il répond plus ou moins, en grommelant. D'où qu’y vient le matelot, quel âge qu’y peut bien avoir ce beau gars ? Y les aimes les femmes, hein, ou y préfère les petiots ? Quoi, il a jamais pissé du sel ? Si hein, évidemment, encore maintenant oui, oui. Elle sait maintenant. Alors, elle la ferme. Pete plus un mot jusqu'à ce que l'aiguille se taise à son tour. Terminé, oui qu'elle dit. Tatou correcte, bonne technique mais matériel de merde. Le gus paie et s'en va. Suivant.

Il est plus jeune celui-ci. Bien tourné malgré deux doigts arrachés. Pas grave quand le mal vient de l'extérieur. Josiane trace une longue ligne à travers un crâne aux angles cubistes. Elle s'arrête, essuie l'encre bleue qui s'écoule. Comment qu'y s'appelle ce joli minot. Ha, ca m'plait. Et y a pas qu'ça d'ailleurs. Elle s'y prend bien, le jeunot devient tout rouge. Elle laisse traîner une main sur sa cuisse, tout la-haut. L'a d'jà pris la mer le matelot ? Qu'elle demande. Oui, ben ça, l'est plus grand qu'on pourrait croire. Puis il a du souffle j'parie. Y crache pas, y chie pas du sang, ni rien. Non non. Ben dis donc faudra rev'nir me voir quand l'tattou y s'ra sec. Elle est douée, ment bien, fait le boulot comme il faut. T'ien y m'plait vraiment bien suis-ci m'en vais l'signer par dessous. Rapide, Jossiane rajoute un motif sous l'encrage original, une demi sirène, juste la queue et deux mots, tout petit, Josian's mermaide. Le p'tit paie puis se lève, elle le pousse presque et claque la porte pour la rouvrir de suite, dès qu'il s'est éloigné. Elle n'aime pas être enfermée. Même si une piaule t'appartient, ca reste une taule tant que la porte est fermée.

Elle s'assied sur son tabouret Josiane et s'allume une grosse pipe de dope. Elle tire, tire, inspire et retient la fumée qui fait du bien. Deux fois, trois fois. Elle prend une feuille, un morceau de crayon rongé et se met à dessiner. Des écailles, des coraux, des trucs délicats, trop beaux pour les matelots. On frappe au chambranle. Elle a entendu et reconnu les pas. Elle pose son attirail et se retourne, enlace des hanches, pose un baiser sur un ventre, défait une robe, découvre un corp, glisse une main au fond, la ressort, encore et encore. Ca se traîne, ça se bécote, ça pète, ça fume et boit et ça s'endort quand les autres s'éveillent.

Fin d'après midi un rafiot rentre au port, prise radine. Une femme qui hurle. Mauvaise nouvelle. Son jule est tombé par dessus bord. Pas remonté. Les sirènes l'ont emporté. Vieille rengaine. On pleure, on boit pour oublier un peu.

Bzzzz, bzzzz le bruit agace, Josiane travaille. Lise est là à observer. 6 mois déjà qu'elle apprend en regardant Josiane opérer. Elle entraîne Lise sur tout ce qu'elle trouve. Elle maîtrise pas vraiment. Mais ces cuisses sont douces, ses seins lourds comme il faut. Alors Josiane la garde comme apprentie, notamment. Le tatoué est gros à lard. Un bonnet gras vissé sur le crâne. Barbe et bedaine, torse nu, luisant tant il a chaud. L'est costaud papa qu'elle dit. C'est pas fait pour me déplaire. Il grogne, flatté comme une jeune fille. T'en pense quoi Lise. Elle dit rien concentrée sur le pistolet qui dessine les contours d’une ancre. Mmmm moi je suis sûr qui rame comme un diable, hein papa. Le gros glousse, grogne part d'une grosse toux grasse et crache par la fenêtre un glaire comme un ovaire. Silence. Josiane termine son ouvrage en vitesse. V'là mon gros, t'es beau pour maman. Il paie. Elle se rassied. Lise fait entrer les 3 suivants un par un. La nuit est longue

Motif 1. Rachitique et humeur trouble.
Motif 2. Bègue et clairement débile.
Motif 3. Pas de défaut à l'horizon. Josiane termine par son petit motif en queue de sirène. C'est quoi ce truc que tu rajoutes parfois. Rien qu'elle dit Josiane. Ça fait joli. Oui mais...ferme-là. Et voilà mon beau. Reviens quand tu veux. Il paie et s'en va.
Lise tourne autour du pot tandis que Josiane s'accroupit par-dessus. Elle pisse. Quoi ? C'est quoi ce motif que j't'ai demandé. Rien que j't’ai répondu. Non t'as dit d'la fermer. Et t’as pas compris. Non. C'est rien, viens ici. Toujours accroupie, Josiane relève la robe de Lise, baisse ses bas et d'une langue habile lui donne le tourni, le rouli, lui fait oublier ses questions agaçantes. Ça fume et ça boit pour ce qui reste de nuit, jusqu'au matin.

Josiane a repris ses croquis en attendant son premier Gus de la journée. Elle tient quelque chose, enfin. La Lise l’inspire pour la cuissée mais pour le reste... Elle s'arrête quand un type entre, elle sort ses encres, son pistolet et attaque sa besogne. Bien portant le gaillard, bel homme plein de force, de vie. Josiane le sens quand elle laisse jaillir un sein pour le calmer alors qu’il s'impatiente. Motif interrompu par la foule qui hurle dehors. C'est une bon dieu de malédiction. C'est la troisième cette semaine. Les mères gueulent, les épouses pleurent, les putes se plaignent aussi, ça fait moins de queue à purger et pas les plus laides en plus. Le gars veut se lever. Attends, j'ai pas terminé. Plus que deux minutes. V'la. T'es cuit. Merci. Au revoir.

Deux heures plus tard, LIse arrive avec les nouvelles du port. Josiane, enfumée, plane contre le rebord de la fenêtre, elle regarde les vagues et imagine ce que dissimulent les flots. Là, tout en bas à l'ombre du ponton, en pleine mer sur les rafiots, dans les vieilles épaves posées sur le fond. Y a encore eu deux morts. J'pense qu’y en a un qu'est v'nu ici. Y a un moi, quelque chose comme ça. L'était beau l'gars. T'avais fait une bouteille avec ta petite marque en dessous. Sais plus. Non ? Non. Hey, l'en est ou mon dessin ? Ça avance. T'as bientôt fini ? Ça avance. ok. Dis. Mon frère veut une ancre, j'voudrais lui faire. Avec toi. Ok. Ok, oui. Y viendra demain alors.
Le frère veut une ancre. Il l'a. Il est bien fait et en bonne santé. Quand la Lise tourne la tête, Josiane fait sa marque sur le frangin. Trop tard la Lise, t'as plus rien à dire. Il est marqué. Elle jacte la nuit mais jouit aussi alors ça passe.

L'en est où mon dessin ? Fini. Fini ? Oui. Tu m'le montre. Non. C'est à prendre ou à laisser, à l'aveugle, t'as confiance ou pas. Oui. Tu m'le feras quand ? Demain. Elle tatoue le frère est ramené noyé vidé, on l’a trouvé pris dans un filet. La marque, la bite pressée, compressée, vidée comme un asticot au bout d’une ligne sucé par une poiscaille. Malédiction. Les sirène l'ont pris. Avec la pine dans c't'état c'est lui qui les a pris les sirènes. Gifle claque en réponse. La Lise chiale sur le sable. Fait des liens dans sa tête. Prend une décision et va causer (fort) au café du port.

Un matin, fin de semaine, heure indue pour le couple de morues. Lise a fini de chialer sur son frère enterré. Elle a posé son pied entre les jambes de Josiane qui est penchée par-dessus. La Josiane a tracé rapidement les grandes lignes qu’elle va graver dans la chaire blanche. Elle branche le pistolet, bzzzzzz bzzzzzz, elle charge l’encre, attaque la chaire, doucement. Ces doigts habiles tendent la peau, inclinent légèrement le membre, essuies, caresses. L'œil est concentré. Josiane tatoue une première écaille juste sous l’articulation du genoux, puis une deuxième, puis une troisième...et elle continue ainsi des heures durant en descendant vers la cheville délicate. Ça fume, ça boit, ça se roule des patins et ça se tatoue en bord de mer.

Toc toc. On attend personne. Josiane relève la tête et fixe Lise. La jeunotte détourne le visage. Quelque chose la met mal à l’aise. Josiane se lève pour aller voir. Trois gardes du port et deux policiers attendent avec matraques et menottes. Suivez-nous !

On l’emmène à la maréchaussée pour être interrogée. Qu’avez-vous fait ? Quelle est la signification de ses petits dessins qui effraient tant votre jeune apprentie ? Apprentie quoi d’ailleurs on se le demande. Et pourquoi vous renseignez-vous sur la santé de vos clients ? Tous ceux qu’on disparut à ce qu’il semble. Vous savez quelque chose sur ces morts en mère ?

Grand con va qu’elle se dit la Josiane. Que va-t-elle leur raconter ? Quelle histoire va-t-elle choisir ? Vérité mensonge ? Aller, faire un choix. Vite avant que la trique ne frappe à nouveau.

Possibilités :

En échange d’une paire de jambes, elle a promis à ses sœurs sirènes de les fournir en beaux mâles bien portants pour leurs ruts en eau salée.

Ou…

C’est juste la signature que j’utilise pour les pièces que je trouve les plus belles. J’en sais pas plus sur les maccabés.

Ou…

J’me cherche un lutineur pour m’faire un mioche. J’veillis. C’est pour ça qu’je pose des questions sur leur santé, tout ça. M’en faut un vaillant, qui s’occupera bien de nous. La marque, c’est pour les r’connaitre, les hommes d’la mer y s’resemblent tous !

Ou…

Un soir, j’ai entendu chanter en bas du ponton. J’suis descendue sur la plage. J’aurais pas dû. Là une crénom de sirène gisait dans le sable. Elle voulait absolument rejoindre la terre pour se jeter au cou d’un matelot croisé au large alors qu’il était tombé à l’eau. Elle peut pas s’trainer jusqu’ici-bas la sirène. Du coup je repère les beaux gars en partance, ceux qu’on d’la chance ou de la bonne santé. Je les marque et elles les attrapent, là-bas, quand y sont en mer.

La trique s'abat à nouveau, dessine des motifs primitifs sur la peau. Faire un choix. Bientôt, ne sachant trop que faire d’elle, les policiers jetteront Josiane en aux marins. La bougresse découvrira alors l’étendue de leur crasse créativité.

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