La misère du pachyderme

Une grosse drache tombe tout droit sur le champ de bataille silencieux de Perk. Les combats terminés, des centaines de corps gisent dans un abject mélange de boue, de sang et d'autres fluides humains. Ça et là, un léger mouvement brise l'immobilisme de la scène parmi les pics et les épées abandonnées.

Un bras implorant cherche de l'aide avant de retomber, une tête à moitié décapitée branle sur une épaule qui finit de se désosser autour d'un fer de hache, un demi-homme rampe dans la fange, plus lent qu'une limace, traînant ce qui lui reste d'organes comme un prolapse géant. Quelques oiseaux sombres croassent de temps en temps en réponse aux râles des agonisants dont ils picorent les chairs. La plaine est calme à l'exception de la pluie, au loin les lourdes pierres des Monts Bruns se perdent dans la grisaille et les forêts aux arbres tordus par l'ennui se mêlent à l'horizon gauche de cet après-midi d'automne.

Un bruit de pas mouillés se fait entendre, lent, extrêmement lent et étrangement saccadé. Succion indécent parmi les morts et ceux qui préféreraient l'être. La masse est lourde, elle impose bruyamment sa marque dans la boue. Un colosse s'ébranle et piétine les moribonds. Ce n'est pourtant qu'un homme, grand certes mais surtout d'une complexion singulière. Peint en portrait il paraîtrait même beau s'il n'était couvert des crasses de sa triste besogne. Mais c'est le bas de son être qui pêche et chie à la face du beau. Les hanches, les jambes et les pieds sont disproportionnés, énormes. On imagine la mère du bougre frayant avec un démon/pachyderme. Donnant à son rejeton la demi apparence d'un monstre exotique comme ceux que l'on devine dans les gravures anciennes taillées par des artistes fous. Cette déformation entrave la marche de l'homme qui peine aux moindre pas. Lentement il avance un de ses membres gigantesques que ne ratrappe aucune symétrie. La masse s'arrête alors, cherchant un équilibre précaire. Puis, l'autre membre tente de rattraper le premier sans s'y enfoncer. L'homme tangue lorsqu'il se meut puis s'aplatit presque sur lui même lorsque ces amas de chairs qui lui tiennent lieu de jambes/pattes s'immobilisent. Les hanches tordues rechignent à remplir leur rôle, préférant conférer à la silhouette une apparence encore plus abominable.

On devine la souffrance que représente chaque mètre parcouru, on imagine la volonté de fer qu'il faut pour continuer à avancer. Mais pourquoi au juste ? Pour l'honneur, pour la miséricorde et pour l'envie de rejoindre le plus possible son idéal, par souci de grandeur surtout. En tout cas, une grandeur relative qui lui serait accessible, c'est-à-dire pas grand chose.

Jéronime d'Hoc est fils de gentilhomme, issu d'une longue lignée de chefs de guerre et d'aristocrates. Il aurait dû être général, planifier, ordonner et jouir des honneurs de son rang. Mais Jéronime est un monstre honteux. Il regrette souvent de ne pas être mort noyé comme nombre d'autres enfants impotents ou décrochés du sein maternelle avant même la naissance grâce à quelques potions ou aux jeux d'aiguilles d'une vieille rebouteuse. Mais non. Sa mère aimante l'avait choyé comme un autre. Prenant soin de lui malgré les douleurs que sa venue au monde lui avait infligé. Malgré la laideur innommable de ce petit corps tronqué, malgré le dégoût qu'il provoquait chez ses frères et sœurs, sans parler de son père qui avait voulu le jeter en pitance au bouvier. Mais la mère de Jéronime était morte peu avant ses dix an et il avait alors dû se débrouiller seul avec ses chairs en excès.

Depuis, on l'avait moqué, battu, rejeté et finalement laissé de côté. On lui avait fait subir les pires tracas dont le moindre n'était sans doute pas l'humiliation constante. Lui-même se détestait et détestait ses choses auxquelles il ne pouvait rien faire. Le plus affreux pour ce petit bonhomme laid au possible avait été cette fois où, jouant avec un agneau innocent, il n'avait pu relever cette maudite jambe grosse comme un torse de veau sous laquelle l'animal s'était coincé. Jéronime avait regardé, impuissant, la petite bête chaude et douillette étouffer sous son mollet répugnant. Il avait pleuré, pleuré et les autres avaient ri, ri, ri.

Et puis, Jéronime avait grandi d'un coup, devenant puissant quoique toujours gauche à en mourir. Il avait alors remplacé la vitesse et l'efficacité par une cruauté froide qui éloignait les autres enfants et les idiots. Un jour, un ivrogne s'était moqué de lui en traînant bêtement sa jambe qu'il avait entouré de chiffons pour la rendre grotesque. Jéronime s'était tu. Mais l'ivrogne avait trébuché à portée de l'enfant monstre. Jéronime s'était alors laissé tomber et, avec la branche qu'il était en train de tailler en pic laborieusement, il transforma le ventre de l'ivrogne en dentelle, lentement, patiemment sans le quitter des yeux. L'ivrogne avait pleuré, pleuré et lui avait ri, ri, ri.

Un matin, Jéronime venait d'avoir quinze ans, il entendit son père s'entretenir avec son précepteur. Qu'allaient-ils faire de lui ? Les ordres, proposa le précepteur. L'exil, préférait son père ou la mort à défaut. Jéronime intervint malgré la certitude d’être ensuite battu pour son impertinence. Il hurla à son père qu'il voulait se battre comme ses frères. Son père lui répondit que c'était impossible arguant que même pour chier il lui fallait de l'aide et que se torcher le cul était une expérience qu'il ne connaîtrait jamais pour peu qu'il connaisse déjà la localisation précise de celui-ci. Le père se moqua, le précepteur pesta dans sa barbe. Jéronime partit sans rien ajouter. Le soir, il trouva sur son lit une dague un peu trop longue, un peu trop effilée, à la garde en croix...une miséricorde. Il y était accroché un mot : aie au moins le courage de mettre toi même fin à ton ignoble existence, ton père qui ne t'aime pas.

Au début de l'hiver, son père et ses frères partirent à la rencontre d'une bande de mercenaires qui pillaient l'est du duché faute d'occupation. Jéronime embarqua dans un chariot sans que personne ne puisse le voir. La victoire fut facile et rapide. Le duc avait pour habitude de laisser agoniser ses adversaires sur le champ de bataille ainsi qu'une partie de ses propres forces lorsque le coût de leurs soins semblait trop important. Au matin, il n'y en avait plus aucun. Ni ami, ni ennemi. Les mourants étaient morts, apaisés sans doute. Au milieu, le jeune Jéronime tenait sa miséricorde ensanglantée et s'enfonçait dans la boue faute de pouvoir bouger assez rapidement. Son père le fit tirer par un âne, le battit puis lui dit que finalement il était peut-être bon à quelque chose. Son ouvrage lui épargnerait les brimades du peuple qui le taxait souvent de cruel en catimini. Jéronime devint enfin soldat, chargé d'achever les basses besognes de ses frères et de son père.

Et cela, lui alla très bien pendant près de 33 ans. Mais, depuis quelque temps, l'âge sans doute, Jéronime commençait à se lasser. Son père avait rejoint sa mère dans la tombe et c'était à présent son imbécile de frère aîné qui dirigeait le duché, ses armées, sa fortune et le sort de Jéronime par la même occasion. Et, autant son père le détestait tranquillement, le laissant la plupart du temps en paix, autant son frère ne manquait pas une occasion de le tourmenter. Trois jours plus tôt encore, il lui avait offert devant tout le monde un bonnet à grelot, lui proposant, au vu de son âge, de changer d'affectation, de quitter les combats pour devenir son bouffon personnel. Jéronime avait subi les rires hilares de la foule et s'en était allé dans l'ombre.

Jéronime plante sa miséricorde dans le coup d'un freluquet qui implore sa mère. Il retire l'arme qui grince contre le gorgerin et se relève péniblement. Il avait pensé plusieurs fois à fixer sa lame au bout d'une pique afin d'éviter de se baisser mais avait trouvé que le geste aurait alors manqué d'élégance et d'intimité avec sa victime.
Il avance une jambe puis l'autre, ses articulations craquent de plus en plus. Une main tente de saisir sa botte, il se retourne et s'affale à genoux dans la gadoue. Le visage du soldat, un de ceux de son frère est couvert de sang et de terre. Jéronime cherche un défaut dans l'armure de l'homme. Il y glisse son instrument et soulage l'agonisant. Puis il continue pendant près de sept heures, passant de corps en corps.

C'est le soir, autour de la table les convives mangent bruyamment. Son frère plastronne. Jéronime est las. Soudain, des rires, des cris de joie. Des enfants déboulent dans la salle armés d’œufs. Ils courent vers Jéronime et le bombardent. Les œufs pourris éclosent sur ses vêtements, son visage et sa barbe empuantissant l'air autour de lui. Encore une farce de son frère qui se tord de rire à l'autre bout de la table. Un enfant revient à la charge, un blondinet au regard cruel. Jéronime agit sans réfléchir et tire sa miséricorde de sous la table. L'enfant vient s'y empaler, gorge la première et reste pendu, tremblotant au bout de l'arme qui lui ressort par la nuque. Les rires s'arrêtent, les cris et les injures commencent. Son frère donne un ordre. Jéronime laisse les gardes le saisir et le ratonner. Lui, regarde une fillette qui se tient à l'arrière de la troupe d'enfants avec un petit sourire sur le visage. Elle tient encore ses œufs dans ses petites mains potelées, elle n'en a lancé aucun. Elle avance claudicante, elle porte une grosse botte au pied gauche.

Il n'y a pas eu de procès. Jéronime est ligoté à un poteau à l'extérieur des remparts. Le peuple a été invité à le lapider, certains lui ont même pissé dessus, des gueuses lui ont montré leur cul, le priant de les venir prendre, moqueries, coups, douleur et misère. Son frère va le laisser là jusqu'à ce que quelque chose le tue : la faim, la soif, la honte, un pervers aviné ou une bête affamée. Jéronime pleurerait bien, mais à quoi bon. Il regarde autour de lui. Il souffre de tout son corps. Ce ne sont pas tant les contusions, les coupures, les brûlures ou le frottement des cordes. Ce sont ses propres chairs qui le torturent mais n'en a t il pas toujours été ainsi ?

Jéronime sait qu'il mourra finalement mais il est résistant. Cela fait maintenant dix jours qu'il pourri là. Des pas, discrets et bizarrement rythmés. Il relève la tête. La fillette aux œufs intacts. Sa grosse botte et, dans ses mains, une lame, longue, froide. Est-elle venue venger son ami ? Jéronime lit dans ses yeux que non. Le garçon mort n'était pas son ami. Il devait même sûrement la maltraiter et lui infliger à elle aussi les pires tourments à cause de son infirmité. Vient-elle couper ses liens ? Le délivrer ? En quelque sorte. Jéronime comprend. La fillette ramasse une branche qui traîne sur le sol. Elle tire une ficelle de sa besace et lie la lame au morceau de bois. Elle avance, plante le bâton amélioré devant Jéronime, lame pointée sur son coup. Jéronime la regarde, lui sourit. Il attend qu'elle s'éloigne et se laisse glisser sur la lame en louant la miséricorde de cette petite sainte au corps douloureusement tordu. Misère, corde, miséricorde.

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