K7 K7 K7 : Histoire d’un curateur sur bande

Ceci est un hommage à Hilaire Slodev, un type qui m'a permi de retrouver un sens à la vie. Rien de moins (et pour de vrai!). J'aimerais pouvoir vous dire que c'est un de mes amis mais ce n'est pas vrai. Il est juste mon vendeur de K7.

La première fois que j 'ai rencontré Hilaire, je devais avoir une dizaine d'année. A cette époque, les sorties en famille n'étaient pas légion. Mais s'il est une que mes parents ne rataient jamais, c'était bien la brocante des quais de Charleroi.

La brocante des quais

Je me souviens de l'ambiance : des échoppes improvisées au bord de Sambre et des boutiques ouvertes tard le soir hantées par une foule pas pressée qui déambulait à la recherche de rien en particulier. De la musique agréablement minable, des gauffres et un fameux feu d'artifice enrobé dans une obscurité qui gomme les imperfections.
J'aimais (et j'aime toujours) c'est moment situé à la limite du réel. Hors la nuit greffe un côté étrange et mystérieux aux pires banalités. Croyez-moi, les bords de Sambre, lors de cette brocante en particulier, c'était vraiment quelque chose pour un gamin qui ne sortait pratiquement jamais.

Mes parents venaient simplement se promener dans ce lieu qui devait leur rappeler l'un ou l'autre souvenir commun agréable. Pour ma part, j'étais à l'affût de figurines, de cartes ou de bd un peu spéciales. Comprenez que pour moi, Charleroi c'était l'Eldorado en matière de plaisir. On y trouvait des livres bien plus intéressant que dans les grandes surfaces que fréquentait mes parents. Il y avait aussi ces magasins qui vendaient du jeu de rôle et des figurines de wargames auxquelles je ne comprenais encore rien du tout mais qui m'attirait de manière inexplicable.

J'ai toujours été très sensible à tout ce qui sort de l'ordinaire. Hors, les deux individus sur lesquels je tombai alors que mes parents regardait l'une ou l'autre babiole, me faisait l'effet de deux extraterrestre. Je viens d'un patelin paumé, autant dire que ce gros type avec une barbe de magicien et son comparse super maigre avec bonnet noir et des grosses lunettes rondes retinrent mon attention. Le gros portait un sac de course d'une boutique lowcost local, l'autre tenait un stand de K7.

L'échoppe à K7

Mais sa boutique n'avait pas la triste dégaine du disquaire de PAC (le village d'où je viens) qui installait sa remorque sur le marché tous les jeudis matin. Non. C'était moins clinquant évidemment, moins fourni aussi. Mais je pressentait bien que l'important n'était pas là. Un type aussi étrange (pour moi à l'époque) ne vendait sans doute pas des K7 normales. Je m'approchai un peu pour jeter un oeil. Je ne m'étais pas trompé.

À vrai dire, je n'y comprenais pas grand chose. Les pochettes étaient réalisée à la main, au bic semblait-il ou par collage. Il y avait seulement 9 K7 différentes posée sur le dessus de boîtes en carton. Dans les boîtes, se trouvaient une cinquantaine de copies de la K7 maîtresse. C'était simple et expéditif, sans aucune fioriture. Sur l'une des pochettes, je me souviens avoir lu quelque chose comme « accordéon atonale ». J'ai voulu prendre la K7 pour y regarder de plus près. Mais c'est à ce moment là que mon père a posé une main sur mon épaule et m'a obligé à avancer. Le connaissant, il ne devait pas voir le vendeur d'un très bon oeil. Contre toute attente, le type a interpellé mon paternel et lui a demandé s'il pouvait m'offrir une K7. Étrangement, il a accepté. “Bonnet noir” m'a alors tendu l'une de ses copies. J'ai dit merci (rappel de ma mère), j'ai enfoncé l'objet dans ma poche et me suis remis en route non sans jeter un dernier regard à cet étrange disquaire. Je n'ai plus pensé à rien d'autre de toute la soirée. Et même le feu d'artifice, que j'adorais, n'a pas réussi à détourner mon attention de ce trésor plein de promesse caché dans ma poche.

Sur le chemin du retour, ma soeur s'était endormie sur le siège d'à côté et mes parents ne faisait pas attention. J'en ai profité pour sortir la K7 et lire la pochette. Il y était écrit : manifeste. Rien d'autre. J'ouvris alors le boitier et en sortit le bout de papier. La k7 elle même était une Sony à copier. Bref. Je dépliai la pochette trois ou quatre fois, jusqu'à me retrouver avec un grand morceaux de papier entre les mains. Il était couvert d'une minuscule écriture et de petits dessin. Il faisait évidemment trop sombre pour que je puisse y déchiffrer quelque chose.

Allez savoir comment ou pourquoi, cette K7 a disparu. J'ai bien dû la chercher quelques jours et refouler une grande déception. Mais les enfants passe vite à autre chose. Le temps a simplement passé depuis.

Le marque page

Il y a deux mois, j'ai déménagé de vieux cartons qui restaient chez mes parents et je suis retombé sur la K7. Je l'ai mise de côté pour plus tard. Quelques jours après, comme par un fait exprès, j'ai trouvé un bout de papier coincé dans un livre ramené d'une bouquinerie. Ce devait être le marque page de son précédent propriétaire. Sur le papiers, ces quelques mots étaient griffonnés à la main...

K7 : compilation de musique non-conventionnelle
Ouvert uniquement le dimanche de 22h à 04h
xx, rue du Gouvernement 6000 Charleroi

J'ai repensé à la K7 et au gaillard qui me l'avait donné une vingtaine d'année plus tot. Le lendemain, je filais chez Cash Converter pour m'acheter un lecteur de K7. Par chance, il y en avait encore un que j'ai payé une bouchée de pain. Le soir, je me suis posé avec mon lecteur pourri et ma K7. J'ai mis la bande dans le lecteur (en chipotant un peu pour trouver le bon sens) et j'ai pressé le bouton Play.

Le manifeste

Franchement, autant l'écoute que la lecture ont été comme un souffle bienheureux. Une sorte de bonne parole qui m'ont à la fois distrait de ma morosité et motivé à en sortir. C'est que l'époque et triste et ennuyeuse pour une esprit comme le miens. Vous vous souvenez du début de mon texte ? Le mioche attiré par les trucs un brin bizarre. Ben, le truc c'est que je n'ai pas changé mais que le boulot, le train, les obligations et tout le reste ont vite fait de t'éloigner de tout cela. Le problème, c'est que tu ne peux pas lutter contre ta nature indéfiniment. Alors un jour, tu commences seulement à souffrir. Tu bois, tu bouffes des médicaments pour ne pas y penser. Mais le plaisir cesse en même temps que l'effet de l'un et l'autre. Et la chute fait mal. La réalité fait mal.

Je vous résume en gros ce que j'ai lu/entendu.

Hilaire a toujours aimé la musique mais il s'est vite lassé de ce qu'il entendait autour de lui.
Il n'a jamais cherché à jouer d'un instrument. Il a toute suite compris que ce qui l'intéressait c'était la curation. Le fait de trouver et de ranger. D'archiver aussi.
Donc il a commencé (à l'époque) par éplucher les collections des disquaires, des instituts à la recherche de musique et de son différents.
Il faisait des copies et les rangeait méticuleusement en compilant le maximum d'information sur ce qu'il trouvait.
Sa chambre débordait de disque, de K7 et de feuilles annotées.
Un jour, il a trouvé comme une trame qui parcourait différents disques. Il a enregistré les différents morceaux sur une K7 vierge et l'a intitulé : fanfare un peu triste. C'était sa première Compilation.
Ensuite, il en a créer des dizaines qu'il donnait à ses amis qui trouvaient ça très mauvais. Mails il a continué.
Puis, il s'est acheté un enregistreur et à commencé à enregistrer des choses autour de lui. Des chansonnettes, des disputes, les gilles, la musique dans les foires. A chaque fois, il posait des questions. A chaque fois, il écrivait, compilait, archivait.
Internet est arrivé, ca a été une révélation. Il a multiplié sa production. Il trouvait de plus en plus de morceaux et d'information. Les K7 s'accumulait sur ses étagères. Et il continuait à les distribuer. Mais personne n'y comprenait grand chose. Il a alors eu l'idée d'expliquer. Reprenant ses notes, il fabriquait des pochettes couvertes d'explications qu'il améliorait avec des dessins ou des morceaux de photos qu'il découpait dans des magazine.
Pendant des années il a peaufiné son art.
Les années passant, il décidé un jour de prendre une place sur une brocante près de chez lui. Il a fait une dizaine de copies de trois de ses sélections et les a fourré dans un carton. Sur une feuille, il a simplement écrit : K7, compilation de musique non-conventionnelle. Ce jour là, il a tout vendu. 100 fr la K7. Il est rentré chez lui avec de nouvelles idées. Apparemment, certaines personnes étaient intéressées par ce qu'il avait à proposer. Il a continué à s'installer sur les brocantes. Jusqu'à tenter celle dont je vous ai parlé plus haut. Quelle ne fut pas sa surprise de constater que plusieurs personnes connaissaient son travail. Évidemment, ils n'avaient aucune idée de qui il était. Mais ils connaissaient ses compilations. Et toutes ces personnes ne manquaient jamais de lui demander pourquoi il faisait ça. Ce soir là, il décida d'enregistrer le présent manifeste. 1H30 d'explications, découpée en 7 points.

  1. La musique est un baume puissant et un monde à explorer.
  2. La musique est multiple et vaste, riche et abondante. Il faut savoir la trouver.
  3. Il y a autant de musique que d'individus et une musique pour chaque individu.
  4. Il n'y pas de classement qualitatif, il y a juste des liens à tisser, des courants à identifier.
  5. Il faut donner toute la musique à l'humanité, joliment.
  6. Il faut expliquer la musique, la contextualiser et l'archiver.
  7. Il faut enregistrer tout ce que l'on peut, qui que l'on soit et partager ses trouvailles.

Les explications n'allait pas beaucoup plus loin, la K7 datant de plus de 20. Micko n'avait pas encore sa boutique. Mais le marque-page que j'avais découvert comportait l'adresse de cette mystérieuse boutique. Comme je l'ai dit, ces explications m'ont ouvert un nouvel horizon. Il y a des gens comme moi autour de moi. Et ce type, est une des personnes que je dois rencontrer pour changer d'air.

À Charleroi

Du coup, le dimanche suivant j'ai pris le train pour Charleroi (j'ai une voiture mais Charleroi est une ville où il faut se rendre en train). Je suis descendu sur le quai vers 21h45 et me suis mis en marche vers le haut de la ville. Une vingtaine de minutes plus tard, je me tenais devant un vieux bâtiment, rue du Gouvernement.

C'est un bâtiment particulièrement moche mais il me semblait convenir parfaitement à l'approche énoncée dans le manifeste de Hilaire. On fait pour un mieux avec ce que l'on a. Il y avait une porte entrouverte surmontée d'une enseigne carrée en plastique éclairée de l'intérieur probablement par un néon. Sur l'enseigne :

K7 : compilation de musique non-conventionnelle
Ouvert uniquement le dimanche de 22h à 04h

J'ai poussé la porte et me suis retrouvé devant un escalier chichement éclairé. Je l'ai descendu jusqu'à une autre porte couverte d'autocollant. Avec un peu d'appréhension (j'ai si souvent été déçu), je l'ai poussé après y avoir frappé trois coup et n'avoir obtenu aucune réponse.

La boutique

Parfois, mais c'est extrêmement rare, la réalité dépasse vos espoirs. Il est encore envisageable d'être étonné par la magie d'un vrai lieu (si, si). Ca été le cas pour moi ce soir là. La boutique était tout en longueur et haute de plafond. Un couloir pour obèse si l'on veut. Éclairée par deux néons, l'unique pièce était complètement couverte d'étagères remplies jusqu'à la panse par des K7. Toutes, en un seul et unique exemplaire. Au fond, derrière une sorte de comptoir et à contre jour, il y avait ce type un peu voûté que je devinais être Hilaire. Il me lança un “juste une minute s'il vous plait, et je suis à vous”. J'étais totalement excité devant les potentialités. Mes yeux ne savaient où se poser. Je saisi alors un boitier au hasard. Carnaval de Charleroi 2018. Je l'ouvrai, il était vide. “C'est pour éviter qu'elles ne s'envolent”, m'a alors dit une voix très banale. Je me suis retourné sur le patron des lieux. Nous avons discuté pendant près de deux heures, dérangé (de mon point de vue, et encore) par quelques clients qui avaient tout l'air d'habitués.

Hilaire m’a notamment expliqué sa méthode de travail, la manière dont il réalise ses jaquettes (il y a même des “époques” dans ses créations pour ceux qui savent regarder), son idée de proposer des K7 surprises (elles sont cachée dans du papier kraf et seul une phrase permet de se faire une idée vague de son contenu), comment lui était venue l’envie d’ouvrir cette boutique et ses projets en cours. Il m’a aussi fait le plaisir de me montrer son atelier derrière le comptoir. Il y avait tout un tas de machine, des disques, des livres et des câbles inidentifiables qui formait un véritable réseaux de veines alimentant son enregistreur. Pour finir, il m’a demandé ce que je cherchais comme musique. Je lui ai répondu que je n’en avais aucune idée. Il s’est alors dirigé vers la réserve pour revenir un instant plus tard avec un boitier qu’il m’a tendu : accordéon atonal. “Ca, ça va te laisser sur le cul. J’ai enregistré cette dame en live dans la salle de répétition d’une université. C’était magique et effrayant à la fois. Lis la jaquette, elle est pleine d’infos. Evans y a même laissé un mot de sa main. Tu m’en diras des nouvelles la prochaine fois que tu viendras.” Je voulu le payer mais il refusa. Il me donna à la place cinq exemplaires de son manifeste audio et me demanda de les distribuer à l’un où l’autre de mes amis qui pourrait l’apprécier. Hilaire me salua alors et alla répondre à une quinqua qui attendait ses lumières. Alors que j’allais partir après avoir encore exploré les rayons une bonne demi-heure, il m'interpelle et me tendit un bout de papier. “Je t’ai inscrit quelques titres à découvrir à l’occasion, je pense que ça te distraira. Rentre bien”. Je sortis.

Une liste

Voici la liste composée par Hilaire, spécialement pour moi :

  • Klezmer hollandais
  • Chants funèbres wallons
  • Station de nombres - Kulne septembre 2013
  • Station de nombres - Kulne octobre 2018)
  • Berceuses lieux publiques - BXL midi 2015
  • Punk minimaliste Iran 89
  • Chants traditionnels polonais (hommes)
  • Viole de Gambe XVème siècle
  • Fanfare - Marchienne 1977
  • Fanfare - Nivelles 1978
  • Fanfare - Amsterdam 1981
  • Musique mécanique - BXL 2018
  • Ambiance de Noël - Pircha 2008

Et maintenant...

Aujourd'hui, je suis assis dans mon canapé en train d'écrire ses lignes. Ma femme et mes deux enfants dorment à l'étage. Je pense à eux et je me dis qu'un jour je parlerai de Hilaire et des ses K7 à mes loulous. J'espère pouvoir les aider à bien grandir même s'ils sont différents de leurs petits copains. Mais si jamais je n'y parvenais pas (ni leur incroyable maman), je sais qu'il y a des gens, là dehors, qui pourraient les y aider. Ce texte est avant tout pour eux. Une archive, un ticket, un passe vers une autre lecture de la réalité.

Dans le lecteur K7, juste à côté de moi, tourne la bande offerte par Hilaire : Accordéon atonal. Vous n'avez qu'à passer un dimanche soir à la boutique K7 et y acheter votre propre copie pour savoir de quoi il s'agit !

Adresse : Rue du Gouvernement, quelque part dans les caves à 6000 Charleroi

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