Flow impie et bénévolat

> Lovecrafteries from Léopoldville

Au chômage, je décide de faire un peu de bénévolat. Pas pour tuer le temps, pour tuer la logique. Faudrait gagner du fric alors j'offre mes services. Question de sérendipité. Écrivain public. Je cherche à m'installer. Pour cadenasser le côté légal, je m'arrange avec le forem et la maison de l'emploi locale. Tous les mercredi, de 9h à midi, j'aide qui le veut à rédiger lettres, cv, présentations, correspondances, exposés…

Quand c'est gratuit, le monde afflue... même pas. Les gens sont paresseux. Se lever, marcher, discuter, prendre rendez-vous, respectez ce que l'on a décidé. Ça prend trois semaines mais les "clients" commencent à arriver. Le type écrit ce que tu veux, gratuitement. Ils en profitent. 15 CV en un mois, autant de lettres de motivation que je torche à ma manière en édulcorant un peu, l'administration veille au grain (Anaïs, Brigitte, Ludo, Maxime, Serge, Aimé, Sasha, Carmelo, Suabé, Marie-Thérèse, Alain, Amed, Salomé, Christian et Maxime). J'aimerais pas perdre ma place près de la fenêtre et mon accès privilégié à la machine à café officieuse (celle où le kawa n'est pas trop dégueulasse). Trois lettres de réclamation au CPAS pour une augmentation des allocations (Fiona, Michel et Piotr). Une lettre de rupture, oui (Sergio à Lidie), 3 mots de condoléances (Claude D. 1943, France M. 1972, Odon D. 1939), un article sur la mélancolie pour Justin 12 ans via sa maman.

Je prends mes habitudes, mon rythme. L'angle de ma chaise varie en fonction de la dame de l'accueil. 180° : Mme Gouzac, vieille rouquine fanée et patibulaire. 45° : Mme Vanmeer, quadra brune tout en courbe et poitrine épaisse (que fout-elle là ?). 93° quand il fait beau 130° sinon : Mme. DiCorti, jambes inoubliables, jupe de longueur variable, lingerie invisible. Certains "clients" commencent à revenir et à m'envoyer du monde. Un mercredi pluvieux, il y a file. Gouzac renvoie l'un ou l'autre selon que leur tronche qui lui revient ou pas. Quatre CV et lettres de motivation (Carl, Mzusi, Clara et Pascaline). Une réclamation à la poste (Ludo) et un discours de mariage (Otmar et Salma en juillet prochain). Bien bossé. Je peux rentrer. Quelqu'un arrive, trop tard. Revenez plus tôt la semaine prochaine. Sa dégaine attire mon attention, training trois lignes, casquette Compton, baskettes de luxe et montre bling bling. Full-black et les yeux aveugles. Un casque sur la tête, grésillement anémique d'Earl Sweatshirt. Curieux de l'aider celui-là.

Semaine suivante. Full-black m'attend devant la porte. Pas de canne, pas de lunettes noires juste ses yeux morts, blancs lactés comme couverts d'un foutre figé. Un blues torturé s'échappe du casque Bose qui retient une profonde capuche. Je m'assieds. Prénom : Emile; nom : Nsimba; Age : peu importe; Mission : transcription; destination : un box de 10 Lp de hip-hop expérimental plus une version streaming et peut-être un bouquin. J'm'en fout que ce soit valable et limite, j'avoue que ça m'intrigue. Il commence, j'écris.

Trois heures plus tard. Suis crevé. 15 pages sur l'histoire de Léopoldville. Le flow de ce type m'a tenu en haleine. Pas de pause, pas d'hésitation. J'imprime et lui tend les feuilles. Ne garde pas ça, me dit-il. J’acquiesce. Il s'en va. Je rentre chez moi. Le soir je réimprime avant de supprimer le fichier. J'en reviens pas. C'est presque du niveau d'une thèse universitaire, agencé, sourcé, intelligent. Comme je le disais, ça parle d’une période de 10 années juste avant le départ des belges du Congo. Sociologie, économie, culture, subculture, religion, évolution des mœurs, factions. Ce type est fort, vraiment fort. Ça me change des cv et autres pleurnicheries de la ménagère à la recherche de taf ou d'oseille. Mais, sans savoir pourquoi, je suis un peu mal à l'aise.

Full-black, Emile Nsimba, revient la semaine d'après. Il n'y a personne d'autre ce jour là, ça tombe bien. À nouveau, une salve de mots, calme, posée mais ininterrompue. On est reparti comme la semaine passée, je demande. Oui, c'était juste l'intro. Écoute, écrit. 20 pages de plus. J'imprime pour lui directe, le soir pour moi. J'efface le tout, je lis. Cette fois, son texte traite des religions et des différents cultes (dont certains salement flippants) qui seraient apparus durant cette période. C'est intelligent et intéressant. Et ça donne bien à l'écrit. Certains détails me laissent sur le cul. Il en rajoute surement. Mais bref, c'est agréable à lire. J’éprouve pas mal de difficulté à m'endormir.

Semaine suivante. Full-black ne vient pas. Deux cv (Marthe et Lio), je m'ennuie. Une lettre à un avocat (Patrice ne paie jamais à temps). Rien à foutre. Je rentre, comme un manque.

Mercredi d'après. Nsimba m'attend. Il ne dit rien jusqu'à ce que nous soyons assis. 22 pages sur le cosmos. Je n'y connais pas grand chose mais ça version me semble vachement étrange. Il y glisse des explications en lien avec une forme de magie ancienne. J'imprime pour lui, pour moi, j'efface, je lis, je fais des recherches sur le net. C'est passionnant et effrayant. L'insomnie commence sérieusement.

Une semaine après. 40 pages sur le rapport aux colons, sa vision du mal et la contrainte comme source de puissance. Impression, destruction, lecture, insomnie et une question : si c'est pour mettre tout ça en musique, pourquoi me le faire écrire ?

Deux semaines sans voir full-black. J'hésite à retourner à la maison de l'emploi, ça me fait maintenant royalement chier. Mais peut-être viendra-t-il la prochaine fois ?

S’enchaînent quatre séances. Il est toujours seul à m'attendre, plus personne d'autres. 145 pages au total. Les sectes et croyances locales (répugnantes mais pas moyen de lâcher la lecture), la vérité sur le départ des belges (innommable si c'est vrai. Impossible en fait). Je ne dors plus, j'ai perdu du poids et je commence à douter de ce que full-black raconte. Ce n'est que de la fiction. Oui, uniquement de la fiction. Ensuite, les sous-sols de Léopoldville et son écosystème et un exposé indigeste sur la phrénologie et l'eugénisme noir. J'en peux plus. Ce n'est que la septième des dix parties annoncées. Je lui dis que je veux arrêter. Impossible me dit il tu es mon nègre maintenant, il rit...et gratuit en plus !

La semaine suivante, j'arrive en retard. Nous sommes seuls dans les bureaux. Je ne l'avais pas remarqué mais les dames de l'accueil sont toujours absentes quand full black se pointe. Il reste silencieux 15 longues minutes, je ne tiens plus. Je transpire, j'ai du mal à respirer. Juste avant que je me lève, il commence sa litanie. Murmures sous la ville et les sacrifices. Ça va trop loin, il me contrôle et me menace ouvertement. La nuit, je me mets à chier des étrons gros et dures comme des œufs d'oie, la douleur est intenable, j'ai le cul en sang. Je lis et relis ce que j'ai imprimé. Il y a un passage qui évoque mon mal. Un sort qu'une secte maudite utilisait pour fatiguer les colons. J'oserai jamais lui en parler. Ce n'est qu'un hasard. Un hasard, oui.

Sept jours plus tard. Partie n°9 : plan d'invasion de l'occident par les contes, le verbe et des rituels impies. Vengeance bien méritée. Éradication par le ventre et propagande contemporaine. Cette fois c'est décidé.

La semaine suivante, j'arrive avec un sac de sport. On s'assoie, je sors un canon scié et lui tire à bout portant en plein torse. Je pose son casque souillé de sang sur mes propres oreilles en attendant la police, personne n'ose bouger. Son gsm est branché sur un site de streaming. Les textes sont déjà en ligne, sur un rythme hypnotique. Un lien. Des versions écrites sont aussi disponibles en téléchargement gratuit. Déjà 140523 download et plein de petits pouces inconscients braqués vers les cieux. Je remarque un truc à la base de son coup. Un tatouage, on dirait un truc de gang mais c'est trop cryptique. AAA souligné par une ligne de signes arabes en trois parties. Je fais une recherche rapide sur le net. Je commence à entendre les sirènes. Putain, ce con m'a donné son nom de naissance, pas son nom musulman. AAA. Abdul Al Azred. Nouvelle recherche. J'ai juste le temps de lire les deux premières phrases avant d'être plaqué au sol. Ce n'est pas possible ! Pas possible, pas possible…

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