Fiente fiente fiente

> Pamphlet, aigreur et colombophilie

1962. Un pigeonnier, au fond d'une cours, à l'arrière d'une petite maison délabrée, dans une impasse impopulaire du grand, vieux et mystérieux Charleroi. Ça sent la cendre froide et le pigeon bien cuit. Mais pas seulement…

J'ai découvert que si tu lances suffisamment de pierres à l'aveugle, sans même y faire attention, tu finiras toujours par briser une vitre. De la même manière, en envoyant mes pamphlets au hasard via mes pigeons de rien du tout, quelqu'un finit par les lire. Même une bouteille jetée dans le canal trouve à être débouchée par un pêcheur matinal. Alors pensez, un bon gros et gras pigeon ne manquera pas d'être repéré, tiré, attrapé, vidé et mangé. Et sans doute que le petit texte que j'aurai fixé à son cou trouvera lui aussi un lecteur gourmand prêt à mâchouiller sa crasse. C'est mon truc, chier à la face du monde des textes comme des fientes de piaf sans savoir exactement qui bouffera ma merde. J'observe simplement les effets par la suite (ou tente de les deviner dans les grands courants de ma triste communauté).

J'aurais pu faire partie de la haute avec une caboche comme la mienne, pensez. Mais non, il a fallu que ma mère soit une simple potiche et mon père un mineur alcoolique. Elle m'a chié dans la remise, la mère, avec vue directe sur le pigeonnier. Suis sur que les zoziaux se tiraient la clinche en matant sa vulve énorme et couverte de poils battre sous mes assauts internes. Elle a fait ça toute seule car le père était avec une autre, toute en verre et à moitié vide qu'il prenait en bouche comme la dernière des traînées. Je ne sais pas si elle m'a aimé. M'a t elle donné le sein ? Si ça tombe son corps me détestait tellement qu'il n'a pas fait de lait. Allez savoir. Bref. Une enfance misérable, une adolescence déplorable et la suite n'a pas été mieux. Échecs et tentatives manquées, illusions et débandades. J'ai merdé tout de long. Sauf sur deux points : mes papiers, mes écrits, couchés au crayon dans les marges des journaux que je récupérais dans les gares, les poubelles, les cartons des libraires. Et les piafs justement. J'ai toujours été bon pour élever des pigeons. J'en ai vendu à des colombophiles renommés, j'en ai vendu à des matrones pour être bouffés. J'ai gagné un peu d'oseille que j'ai dépensé en nichons, en papier et en encre.

Tout du long j'ai écrit. Rupture, misère, deux mois à l'ombre. Chômage, trahison, coup-bas et une chtouille de sept semaines, la pine en feu après l'avoir laissé infuser dans un broc roux qu'en avait trop vu. Tout du long j'ai écrit. Coup de couteaux, rupture encore (je suis con), usine pour pas un ronde, insomnie et rixes. J'ai écrit tout du long. Poignée de piaffs à succès volé par un con, dettes, ratiches en moins, encore trois mois de mitard. Mais j'ai écris tout du long. Et à force tu deviens bon. On arrête de se foutre de ta gueule quand tu donnes quelque chose à lire. Y a même un journal local qui t'ouvre ses cuisses. Tu écris, du plais, tu prends tes aises, t'écris plus cru, tu ne plais plus. Viré. Mais j'ai écris tout du long.

Ça rend amer, tous ces échecs, toute cette misère. Alors ta sève se transforme en vinaigre. Ton encre devient acide, distillée par ta mains calleuse à force de gratter. Tu t'isoles, tu te dégrades mais tu prends du grade question écriture. Tu ne ratures plus, tu pourfends et tu accumules les textes tranchants. Tu commences à parler aux piafs, ils ont des noms, des avis, des goûts, des critiques surtout. T'arraches une tête qui t'emmerde, tu lustres un plumage qui te flatte. Et tu écris.

Puis un jour, tu décide de recopier un texte vingt fois de suite et de l'attacher au même nombre de zoziaux que tu lâches dans la nature. T'insultais un poulet qui t'avait ratonné. Ton texte a été lu par d'autre zouaves qui l'on bastonné le malheureux poulet. Pot pot rouuu rouuuu, le poulet piné par pigeon interposé, c'est pas beau ça ?

Alors tu continues. Tu écris, tu punis, tu fous la merde, tu te venges.
Et ça continue. À chaque lancer de volatiles, des têtes tombent, des vies s'arrêtent, des secrets sont révélés, des affaires s'effondrent. La plume (les plumes ?) est un couperet, une guillotine d'encre parfaitement affûtée. Toi le bourreau. Ta capuche c'est ta mains, ta hache ton stylo et tu t'en donnes à cœur joie. Même si au fond t'es triste.

Finalement quelqu'un en a marre, se renseigne, enquête, furète, engage des reîtres et te mets en sang. On a retrouvé mon corps couvert de fiente au milieu de mes piafs qui commençaient à me bouffer les joues pour grailler. Quelques papiers éparpillés, quelques textes, pas de testament évidemment. Z'on foutu le feu au pigeonnier avec ma carcasse dedans jugeant que je ne valais pas mieux. Autodafé d'un pamphlétaire, pigeon final de l'affaire.

< Retour