Doggystyle

Trois chiens crasseux débouchèrent d’une ruelle en patinant sur les pavés mouillés de cette triste cité. Après quelque mètres, le chef de cette meute puante s'arrêta brusquement et se retourna. C’était un dogue des Marches au poil grisâtre et trempé d’eau. Il lorgna un instant ses deux compères qui prenait de l'avance, il grogna de mécontentement et fit demi-tour contournant l’angle de la ruelle. Là, un matou gras haletait comme un tuberculeux sur l’arrière train d’un chienne malingre qu’il couvrait par à-coups fastidieux. Le boss aboya ce qui devait être un ordre. Le gros cabot interrompit son pilonnage de mauvaise grâce et suivit son chef qui reprenait sa course. À travers la bave qui coulait de ses babines balafrées, on distinguait un scintillement doré, reflet de la lune gibbeuse sur un croc en or.

Trois pâtés de maison plus au nord, une famille de négociants gisait dans une marre de sang.

***

Quartier du Vieux Duc, l’un des pires endroits des faubourgs de la cité. Au fond de la rue du Sac, se tenait une taverne d’où filtraient encore de la lumière et des cris de joie malgré l’heure avancée de la nuit.
Le Fond de Chope étaient bondé comme le fion d’un nain constipé. L’on y buvait, l’on y tripotait de larges fessiers et, accessoirement, l’on y discutait les coups à venir au détours de banales conversations d’ivrognes. La grande salle abritait ce qui se faisait de mieux dans la région : des putes vérolées, des voleurs névrosés, des nobles sans le sous en quête de distraction low cost et des pochetronc cirrhosés venu se finir au jus de pisse distillé. La compagnie vidait des litres d’alcool de grains avec la régularité et la détermination d’un mioche tétant la mamelle de sa mère. Le tout, dans une atmosphère surchauffée et saturée en fumée. C’est que c’était alors la mode dans la cité que de fumer ces feuilles de tabac très serrées et épicées importées du sud. Certains trempaient même ces rouleaux dans un liquide coûteux vendu par les herboristes et les charlatans de la ville. On disait que le tabac, tout comme les rêves n’en devenaient que meilleur et amenaenit une espèce de semi-veille douillette et fantastique.

Régnant sur tout ce beau monde, un colosse obèse trônait derrière le comptoir. Ancien artificier dans les armées du Nord, Yanosh s’était reconvertit dans les affaires. Il tenait sa taverne d’un mains de fer, littéralement. Lors d’une campagne dans les Marches, l’explosion d’un baril de poudre lui avait arraché le bras droit. Il avait alors eu le choix entre vivoter sur sa retraite durant quelques temps et rejoindre ensuite la horde des mendiants qui infestaient la cité ou prendre sur lui. Fort et fière, il avait finalement claqué toutes ses économies pour s’offrir les services d’un horloger gnome, lequel avait employé toute sa science à lui confectionner une prothèse faite de rouages et de pistons qui remplacerait admirablement le membre manquant. Dès lors, Yanosh avait recouvré du poil de la bête, louant un temps ses muscles en tant que videur dans cette même taverne qui lui appartenait à présent. Au bout d’un certains temps, il l’avait rachetée et distillait depuis son propre alcool qu’il revendait à cette cours bigarrée.

A l’arrière de la salle, dans une alcôve surélevée, un groupe bruyant devisait autour d’une table couverte de sac gerbant des centaines de pièces au milieu de bouteilles tétées jusqu’à la lie. Quatre hommes crasseux se partageaient une dizaine de dames à la chaire claire et brillante de transpiration. Ils fumaient et buvaient, qui donnant de l’os entre les jarrets chauds d’une rouquine, qui se faisant mâchouiller le pointeur par une bouche affamée encadrée de boucles blondes. Tous se laissait aller à la plus voyante et crasse des débauches dans un sentiment de libération et d'exaltation. Tous, à l’exception d’un seul, le plus gras que retenait tant bien que mal un siège brutalisé par l’excès de poids et de peau gonflée de lard. Il jetait sur l’assemblée un regard vague perdu dans quelques rêveries.

He l’gros, lança un des types perdu entre les seins pendant d’une catin obèse, tu d’vrais t’vider l’vigoureux dans une de ces donzelles ! Elles prennent ça comme une offrande !
Y préfère l’fion serré d’une vrai chienne, répondit à la place de l’intérressé un nabot qui donnait le rythme à une tête allant bon train sous la table, appuyé sur le dossier de son siège avec l’air satisfait d’un lord. Une dent en or brillait au fond de son claque-merde.
Vos gueules ! Beugla l’obèse en se relevant difficilement, faut qu’j’aille chier.
Rassoie ton cul, on doit causer intervint le plus laid du groupe, un racleur de fosse sec comme une racine dont la panse naissante tentait de prendre ses aises dans une broigne trop étroite. Il repoussa une fille poisseuse contre le mur du fond, se leva et remis de l’ordre dans sa mise crasseuse.
Messieurs, l’heure des réjouissances tire à sa fin. Ses dames nécessitent de l’or et celui-ci, comme d’habitude, nous fais défaut, toutefois...Moi, Vieux Gars, j’ai ce qu’il nous faut...

Les racoleuses déguerpirent, la table fut balayée de sa crasse et l’on parla jusqu’au premières lueurs de l’aube. Il fut question d’un bureau d’architectes nains, spécialisés dans la construction et la sécurité de banques particulièrement grasses ainsi que du tord que causait l’efficacité renommée du bureau précédemment cité à la guilde des voleurs locale . Il fut dit que les rares fous à avoir tenté de cambrioler une de ces banques furent immanquablement retrouvés déchiquetés. Fut ensuite exposé en large le fait que nul, jamais, n’avais pu trouver où exactement se situait le bureaux d’architecte et que s’y introduire afin de massacrer les nains était la seule solution permettant d’éradiquer ce fléaux. On précisa que enlever l’un des messagers régulièrement envoyé par les nains à leur client et le faire parler était sans aucun doute le seul moyen de localiser le saint des seins car les suivre n’avait jamais rien donné, le nain disparaissait à un moment donné, laissant l’ogre rentré seul dans une auberge, jamais deux fois la même. Malheureusement, On ne pouvait jamais trop savoir où il serait ni quand, toutefois, il avait été porté à l’attention de tous que chaque fois, il s’agissait d’un nain encapuchonné protégé par un ogre très reconnaissable. On décida enfin de se mettre au boulot dès le lendemain soir.

***

C’était jour de marché sur la place des Trois Pendus. Le soleil venait à peine de se lever que déjà on entendait les marchands crier des offres, racoler les premiers chalands pour leur vendre leurs breloques. Le marché des Trois Pendus jouissait d’une certaine renommée chez les charlatans. Situé tout près des beaux quartiers, on pouvait y pigeonner facilement de gros bourgeois couverts d’or ou des maquerelles sur le tard en quête de strass pour redorer leur croupe décrépies.
Le marcher représentait aussi une réserve de choix pour les tire-laines, escamoteurs et autres pickpockets de la ville. Lumbert se frottait déjà les mains en pensant aux beaux sous qui changeraient de poche dans la matinée. Il avait treize ans à peine mais connaissait déjà bien son affaire. Son truc consistait à ramasser un chat mort dans une ruelle, le jeter au pieds d’un marchand, se mettre à pleurer et à hurler en couvant la bête. Lorsque le naïf se baissait pour relever l’enfant, ce qui n’arrivait pas à chaque fois, Lumbert lui faisait les poches puis disparaissait sans demander son reste, laissant le marchand con comme une truite avec un chat crevé pour passer sa colère. La foule était de plus en plus dense, une aubaine pour un jeune voleur. Lumbert repéra rapidement une cible de choix, un vieillard encapuchonné qui se frayait difficilement un chemin à travers les badauds. Le vieux ne mesurait pas plus de quatre pieds. Si le coup tournait mal, Lumbert pourrait toujours lui balancer un coup de trique pour le mettre hors jeux. Le gamin sortit de sous son manteau un chaton famélique et raide comme une pinne de puceau un soir de cuissée. Il s’avança vers le nain. Dès qu’il fut à portée, il balança son appât et se jeta dessus en poussant de grands cris. Un grand numéro qui lui aurait valu une bonne place dans l’une des misérables compagnies d’acteurs de la cité. Le nain fit mine de ne pas le voir, se contentant de le contourner. Lumbert n’hésita pas et plongea une mains discrète dans sa poche, feignant le bousculer en se relevant. Immédiatement une énorme mains le saisit au coup et serra. Putain l’avait pas vu c’ui là, pensa Lumbert. Un ogre énorme - putain, pourquoi j’l’ai pas vu c’ui là ?- surplombait la scène qui se refermait doucement. Quelque chose craquât, des chausses se mirent à puer et le jeune voleur retomba comme un pantin sur le sol, les yeux ouverts sur le ciel à côté du chat crevé. L’ogre se détourna et repris son chemin derrière le nain qui serrait contre son ventre une sacoche munie d’une lourde serrure.

Le duo quitta la place des Trois Pendus et son brouhaha pour s’enfoncer dans la rue du Tricot. Un marchant parfumé et efféminé tenta de refourguer un gilet coûteux au nain qui ne releva même pas la tête. Offrez-vous ce qui se fait de mieux mon beau seigneur, à peine 50 cuivres pour ce magnifique gilet… L’homme n’eut pas le temps de finir, l’ogre le repoussa brutalement envoyant brinquebaler graisse et soierie dans la fange sans même sembler y penser. Il ne quittait pas son client. A l’évidence, l’ogre devait être une sorte de garde du corps. Un gros bras payé grassement. Une gueule cassée revenue d’un quelconque champs de bataille à l’Est et qui, faute de savoir faire autre chose, vendait son art du broyage de viande aux riches négociants. Une sorte de boucher de campagne, large comme deux boeuf et sans doute aussi lourd. Il portait une armure de cuire sur une veste rouge, des chausses carmins et des bottes cloutées. A sa ceinture, pendait un casse-crâne répugnant couvert de croûtes et une dague de la longueur d’un bras. Il avançait lourdement, littéralement collé au basque du nain et jetait des regards alentour d’un oeil presque blasé.

Arrivé au croisement de la rue du Tricot, le chemin se divisait en deux. A droite, la rue des Tanneurs descendait vers le port tandis qu’à gauche, on remontait vers la ville haute via le quartier très peuplé des orfèvres jusqu’à la Grand’Rue où avait trouvé refuge la clique poudrée des banquiers. Après avoir remarqué sur sa droite une bande de clébards qui semblait le dévisager, l’ogre poussa légèrement le nain dans la direction opposée. Les chiens attendirent quelques instant puis se mirent à filer le duo.

Le quartier des orfèvres avait cette particularité de se composer presque intégralement de venelles qui s’imbriquaient les unes dans les autres (orgie urbaine), créant une sorte de labyrinthe très pratique pour égarer d’éventuels suiveurs et pour rebuter les idiots qui auraient eu l’imbécile idée de commettre un casse dans l’une des boutiques. Effectivement, il était presque impossible de retrouver son chemin dans ce dédale si l’on n’en avait pas au préalable étudié les arcanes. Certains disaient même que la guilde des orfèvres, installée dans cette partie de la ville depuis toujours, avait dessiné le quartier suivant un plan ésotérique relevant de quelques cabales oubliées. On disait aussi, que le chef de la guilde dépensait régulièrement des sommes folles pour modifier le plan des ruelles, creusant un passage dans telle atelier, rachetant ici un couloir, louant là-bas une coure obscure. Au final, il fallait du flair pour s’y retrouver et bien mal avisé aurait été celui qui, doté d’aventureuses et malhonnêtes inclinations, aurait prit le pli de s’y livrer à l’art de la rapine. D’autant plus que les habitants eux-mêmes veillaient au grain. Les commerçant attendaient devant les boutiques, alpaguant les riches passants venus s’offrir bagues, colliers et autres bijoux. Il y avait du monde et l’or changeait de mains dans une putain de sécurité. Si bien que le nain et l’ogre s’enfoncèrent gaillardement entre deux hautes façades dans l’allée tordue et agitée de la Bigorne sans vraiment prêter attention à leur cul.

Tout alla alors très vite. Lorsque le duo passa devant Banksel et Gruel, là où la largeur de la ruelle était la plus étroite, deux cabots se jetèrent entre leur pieds manquant faire tomber le nain. L’ogre tenta de les chasser d’un coup de botte mais une gueule baveuse se referma sur sa nuque avec violence. Banksel qui causait trois pas plus loin avec une grosse matrone se mit à hurler. Il se placa devant sa cliente tel un rempart, lui pelotant un lourd sein au passage. On aimait vraiment pas le raffut dans le quartier des orfèvres et puis, le chambard tue le commerce. Mais, déjà, un autres chien, une sorte de dogue au pelage gris déboula de l’autre côté de la ruelle et sauta sur le nains, lui labourant la face de ses crocs. Le nabot n'essayât même pas de se défendre et tomba au sol tandis que l’ogre se débattait afin de faire lâcher prise à son agresseur. Les chiens traînèrent le nains à toute vitesse sur la moitié du quartier vers un endroit plus calme. Étrangement, l’ogre débarrassé de son agresseur ne fît aucun cas de son client et disparut dans les ruelles sans demander son reste. Un homme qui pissait violemment sur la carcasse d’un pigeon vit passer les chiens traînant le nain sans trop comprendre l’affaire se contentant de viser les restes du volatiles. Lorsqu’il eu ranger son laboureur au fond de ses nippes, il s’écarta pour laisser la place à une bande d’ivrogne braillard dont une moitié portait littéralement l’autre, sans doute confite dans l’alcool de grain.

La déception. A l’abris d’un atelier tranquille loué pour l’occasion, le gang découvrir alors que le nains, qui était en fait un enfant, était mort depuis longtemps et que la plaie innommable qui s’ouvrait dans son dos, elle donnait carrément accès à la collonne vertébrale, mise à nue telle le manche d’une pioche, ne devait pas être étrangère à pareil état. La sacoche qu’il trimballait ne contenait rien d’autres qu’un griffonnage grossièrement esquissé représentant un acte sur lequel il n’est pas nécessaire de s’étendre et qui mettait en scène deux bougres ventrus nus au clair de lune. On s’interrogea encore sur la blessure et sur ce qui avait bien pu la causer. On émit l’idée d’un hache et d’une hargne de bossu. L’enculade n’aidant en rien à comprendre l’arnaque, il fallut attendre un éclaire de lucidité surgie de derrière le regard bovin du gros lorsque celui-ci émit la thèse d’une marionnette, un fake destiné à détourné l’attention du véritable porteur, l’ogre lui-même. Il fut alors convenu de recommencer l’opération et de taire cette bévue pour l’éternité.

***

Le Gros repéra l’ogre quatre jours plus tard du côté des quais vers la mi-journée. Il le suivit jusqu’au bureau d’un notaire de la ville haute. Lorsque l’ogre et sa marionnette furent entré, l’Gros se précipitât, autant que son lard le lui permettait, vers la place des Trois Pendus où Vieux Gars s’était posté en vigie.
L’est dans l’bureau de Gorkel boss, le notaire. Vieux Gars souris cruellement et leva son cul du parapet du puit qui lui servait de poste de surveillance. Il tira sur une sangle pendue à son cou afin d'attraper un cors dans lequel il souffla de toute ses forces éjectant par là même un glaviot collant qui faussa sa note. C’était le signal pour les autres.
Le gang se retrouva devant le bureau du notaire après un poignée de minutes, juste à temps pour se rendre compte que l’ogre était déjà sortit et qu’il reprenait le chemin des quais. Les chiens coururent après l’ogre qui jeta son nain/marionnette dans le fleuve dès qu’il fut sûr que personne ne l’observait. Les chiens attaquèrent alors, profitant de l’abscence de témoins, ils auraient pu reprendre forme humaine mais cette perte de temps aurait pu leur coûter cette belle occasion. Le Nabot se jeta sur les énormes molets tandis que l’Gros et Bigot lui labouraient le dos de leur crocs faisant grincé les chaires et se répandre le sang. lls tirèrent ensuite l’ogre inconscient vers un sombre recoin où ils attendirent la nuit au côté de leur victime bâillonnée avec soin.

Sous le clair de lune, traîner l’ogre fut alors plus facile même s’il continuait à battre des jambes et à hurler à travers son bâillon. Le Nabot lui filait des coups de bottes dans les flancs en gueulant : tu vas la fermer oui, putain de merde. Il me les casse à hurler comme un porc !”. Commence par fermer ta gueule à toi enfoiré, répondit Vieux Gars. Ils parvinrent alors dans la rue du Sac. L’Gros ouvrit la porte du Fond de Chope d’un coup d’épaule et hurla aux deux bonnes qui gloussaient autour d’un poireaux de se barrer. Elles partirent sans demander leur reste, tout en gras et mamelles tremblotantes. L’Gros renversa la table, tira un tabouret au milieux de l’arrière cuisine et augmenta la flamme de la lampe qui pendait du plafond bas. Les autres entrèrent, tirant comme des forcenés la masse grotesque de l’ogre. Vieux Gars et Le Nabot assirent leur patient sur le tabouret et lui enfoncèrent quelques poings dans le visage pour faire bonne figure. L’gros resserra ses entraves et lui remit quelques coups de triques pour lui enlever l’envie de la ramener. Puis il crachat au sol, lui arracha son bâillon et s’écarta.
“Alors écoute bien mon gros”, lui crachat Vieux Gars en s’approchant, “tu vas pas me faire perdre mon putain d’temps et je tenterai de pas m’étendre sur ta couenne”. C’est pas l’envie qui m’manque mais suis pas payer pour attendrir d’la bidoche ce soir. Tu vas m’dire où qu’ces putains d'architectes planquent leur cul de pucelle. Ou je vais dire à un de ces fils de pute la derrière de t’exploser le cul avec une pioche”. Devant le regard vide de l’ogre, qui de toute évidence avait perdu pas mal de force durant la petite ballade improvisée, Vieux Gars sortit une lame et lui agrandit la gueule de deux bons pouces sur les deux joues. L’ogre hurla et tira sur ses liens, son poids agité faisant gindre les pieds du tabouret. “L’aura plus d’air ainsi pour reprendre son souffle”, ricana Le Nabot. Au bout de cinq minutes, l’ogre arrêta de hurler. Vieux Gars lui tendit les jambes d’un coup de botte et s’assit à cheval sur les cuisses boudinées de sa victime. “Je t’écoute maintenant, dit à maman ce qu’elle a envie d’entendre”. L’ogre hésitait mais de toute évidence il avait été bien dressé. “Tu va l’ouvrir ta grande gueule maintenant ouait” hurla Vieux Gars en glissant ses doigts de part et d’autres de la bouche de l’ogre et, tirant violemment, ouvrir les plaies de quelques pouces de plus. “J’croix bien j’vai lui en mettre un p’tit coup” dit L’Gros qui avait attrapé un balais qui traînait à portée de main et le faisait aller et venir grossièrement entre ses cuisses. “Ce micheton là, y’m’laisse pas de glace maman. “Ta gueule branleur” le reprit Vieux Gars. “On va directement aller à l’essentiel, Bigot, la Plume. La bande s’arrêta et les cabots/hommes s’entre-regardèrent l’air de dire “z’êtes sûr patron ? On doit vraiment en arriver là ?” “La Plume, j’ai dit”. Bigot sortit alors un étuis de leurs affaires qu’ils avaient entreposés dans un coin de la petite cuisine. La boite faisait bien un pied et demi de long. Elle était noire, recouverte d’un velours épais marqué d’un sigle doré. Bigot la passa à Vieux Gars avec cérémonie. “Pauv’gars” lança L’Gros. “Oui pas sûr qu’il ai mérité ça, balança Le Nabot. “La Ferme vous autres” marmonna Vieux Gars tandis qu’il caressait l'étui en se mâchouillant les lèvres. Il poussa le couvercle et découvrir un papier blanc qu’il écarta prudemment. Posée sur le fond cotonneux : une longue plume rose abîmée.

Et c’est ainsi, qu’à l’arrière d’une taverne mal famée, dans une arrière cuisine sentant la pisse et la soupe, un ogre se fit chatouiller les pieds par une bande de pervers pendant plus d’une heure. L’ogre fini par craquer et dit à ses persécuteurs ce qu’ils voulaient entendre. Une adresse fameuse quoi qu’un peu particulière.

***

Le Gang sortit du Fond de Chope le lendemain, à la nuit tombée. Pour l’occasion ils avaient gardé forme humaine et dissimulaient leur trogne dans de vieux sac à grain sur lesquels Bigot avait laissé libre cours à son art du gribouillage selon un thème de funeste mascarade.
Cape sur la ville haute messieurs, ce soir nous allons lancer du nain ! Vieux Gars était de bonne humeur allant jusqu’à jeter une pièce de dix cuivre à un barde de rue qui baragouinait une poésie saccadée au son de sa viole : ce soir la nuit est sombre et tout le monde c’est décidé pour te travailler la couenne pendant des plombes et des plombes, c’est quand tu sombre dans les bras de Zomzée que tu te prépare à morfler car les porc dans ton genre tu vas savoir c’qu’on leur fait. (une * qui renvoie à une note de bas de page qui cite La Rumeur)

T’es sûr qu’c’est là, Vieux Gars ?
Sûr connard !
C’est pas trop l’genre d’endroit ou j’aime traîner mon cul, ajouta l’Gros. Devant eux, le palais de justice imposait sa masse solennel sur tout le quartier. Ses quatre étages décorés de gargouilles et autres statues sculptées avec patience et à grand frais mais désormais couvertes de merde de pigeon séchées, reposaient sur une galerie ouverte composée de deux rangées de soixante piliers. Quatre gardes en défendaient l’entrée jour et nuit.
C’sont les deux avant dernier au fond à gauche, murmura Bigot. Le bougre n’arrivait toujours pas à croire les sornettes débitées par l’ogre hilare avant qu’il lui tranche la gorge au dessus d’un sceaux. Sa pensée fut brutalement interrompue par l’image du boudin qu’il allait pouvoir préparer avec tous ces litres de sang et le gras de l’ogre. Il revint toutefois assez vite à son premier souvenir. L’ogre avait expliqué entre deux fou rire, que le bureau des architectes nains était situés entre les dimensions et que le seul moyen d’y avoir accès depuis cette cité était de passer entre les piliers 58 et 59 de la galerie ouverte du palais de justice au moment même où les cloches de St Maclos se mettait à sonner, peu importait l’heure exacte.

Bon, mes gaillards, on va y aller ! Vieux Gars frotta sa dent en or du bout du pouce et récita la prière qui amorçait la transformation. Le reste du Gang procéda de même.
C’est sans trop s’étonner que l’un des gardes du palais vit un instant plus tard une bande de clébards se faufiler entre deux piliers de la galerie et disparaître. Sans trop s’inquièter, il se recala contre le mur et tapa du pieds en rythme avec le flow du joueur de viole qui passa alors à deux pas : sur une rythmique tribale, ce soir j’ai l’âme du cannibale et la rage de l’animal qui vise les parties vitales. Comment s’porte l’émissaire avec les organe à l’air ?

***

Vieux Gars s’était attendu à tomber sur une porte massive lustrée comme un miroir arborant une plaque cuivrée gravée de trois ou quatre noms aux accents vaguement nain. Il fut donc plus que surpris de se retrouver directement dans un grand atelier. La pièce parfaitement carrée était plongée dans une demi obscurité. Disposés sans ordre apparent, de hauts bureaux inclinés supportaient d’étranges plans compliqués sous la garde de lampe à huile montée au bout de bras rétractables. Une silhouette drapée de longues robes élimées s’activait devant l’une des tables, assise sur un tabouret à visse. Deux autres, vêtues à l’identique se tenaient devant un chevalet au fond de la pièce et traçaient de grande ligne à l’aide de latte et d’équerre. Une autre encore fixait Vieux Gars avec un calme glaçant. Le nain, si s’en était vraiment un, se tenait juste devant les chiens. Il portait aussi une toge élimée qui ressemblait en fait à un suaire noirci au charbon. Son visage disparaissait dans les plis obscures de son capuchons ne laissant voir qu’une énorme barbe hirsute et blanche. Du fond de la capuche, une lueur bleuâtre laissait deviner l’emplacement d’yeux billieux et morts. Le nain émit une série de claquement de langue, qui rappelait vaguement le crissement des mandibules d’un insecte. Il avança très lentement en levant la main droite , laquelle tenait fermement une équerre incrustée de gemmes qui se mirent à briller.
Vieux Gars voulu se transformer afin de mettre une branlée à l’abomination mais il fut incapable du moindre mouvement. Seul ses yeux restaient mobiles. Le nain inclina légèrement la tête vers la droite. Vieux Gars suivit le mouvement et découvrit un autre nains qui fixait le groupe en caressant la même équerre bizarre diffusant la même lueur bleue. Ce dernier entonna un chant grave et profond et Vieux Gars sut qu’il était dans la merde.
Il sentit d’abords une main froide et osseuse caresser son pelage. La mains remonta doucement vers sa tête provoquant un sentiment de dégoût ultime dans ses chaires. Elle s'immisça alors dans sa gueule sans que Vieux Gars ne puisse rien faire. Le nain se pencha et explora les crocs du chiens. Lorsque l’indexe froid rencontra la dent en or, le nain releva la tête vers le museau de Vieux Gars et inclina légèrement le coup. La lueur bleu au fond du capuchon s'intensifiât. Le nain se relava brusquement, bien plus vite que ne l’aurait laisser supposer sa dégaine.
Son collègue, récitant toujours sa litanie passa devant le regard apeuré de Vieux Gars et lui fit face. L’attente était intenable. Qu’est-ce que ces cinglés allaient leur faire ? Comment avait-il pu être con au point de s’imaginer que la bande de type qui assurait la protection de toutes les grosse banque de la cité n’était qu’un ramassis de couillon incapable de veiller sur leur propre cul ?
Le nains toujours en face de lui, Vieux Gars entendit un chien hurler. Vu la position ce devait être le Nabot. Un instant s’écoula puis un deuxième jappement de douleur déchira le silence de l’atelier. Quoi qu’ces enculés lui ai fait, l’Gros a du déguster. Après quelques longues secondes Bigot cuina à son tour. Vieux Gars se chia dessus. L’odeur de sa propre merde lui monta directement à la truffe. Son vis-à-vis lui caressa la tête puis s’écarta d’un pas laissant place au nain précédent qui tenait devant lui un marteau de charpentier couvert de sang. Dans l’autre main, Vieux Gars vit briller trois dents en or.

Son cerveaux tourna à plein régime. Alternant des pistes pour se sortir de là avec l’image de ce barbier illuminé qui les avait recueilli il y a bien longtemps, Bigot, le Nabot, l’Gros et lui. Le type, contre trois repas quotidiens et de petites attentions particulières dont Vieux Gars ne voulait pas se souvenir, leur avait offert un pouvoir. Le Gang n’en était pas vraiment un à l’époque. Les gars ne devait pas avoir plus de 13 ou 14 ans. Le barbier leur avait arraché un chicot à chacun, la remplaçant par une magnifique dent dorée. Puis il leur avait expliqué que cette dent couplée à une prière qu’il leur appris par coeur leur permettrait de se changer en chien. Les gamins avaient demandé à quoi ça pourrait bien leur servir. Le barbier leur avait alors donné leur première mission. Trois jours plus tard, Vieux Gars étripait sa première victime et profitait du pouvoir de la dent pour foutre le camp et rentrer au bercail sans se faire prendre par la garde.

Son attention se fixa sur le marteau. Plus de dent, plus de métamorphose. Le barbier avait été clair. Tu restes comme tu es dans s’cas. La douleur fut atroce. Mais c’est surtout l'innommable perspective de garder sa forme canine ad-vitam qui manqua faire basculer Vieux Gars dans la folie. La gueule en sang il resta là, la queue entre les pattes attendant la suite. Les nains, y compris ceux qui jusque là travaillait toujours à leur plans, se regroupèrent au centre de la pièce. Ils firent cercle. Vieux Gars vit des équerres apparaître dans chaque main tendue par dessus un plan qui avait été déposé sur le sol. Les nains entonnèrent en coeur un mélopée lente.

Des coins de la pièce commença à monter une brume d’un bleue électrique. Une onde basse empli l’air. Le temps sembla emmètre un rot puissant. La brume s'intensifiât et fut déchirée d’arcs électriques éblouissant. Des murs (ou étaient-ce des angles eux-mêmes ?) surgirent des chiens mort-vivant efflanqués et couverts d’une bille blanche. Une des bêtes s’approcha de Vieux Gars puis disparut dans la brume. Déjà il entendait les autres geindre et les chiens des angles grogner. Il devinait à présent le secret de l’efficacité des nains en matière de sécurité. Ca lui faisait une belle jambe.

Cette fois encore l’attente fut insupportable. L’assaut, lorsqu’il survint, fut brutal. Vieux Gars sentit une douleur cuisante lui déchirer le cul avec une violence bestiale et cela dura longtemps.

Le Gang se fit ainsi ramoner pendant de longues minutes par des abominations née de la science impies des architectes nains. De leur yeux l’on pouvait voir perler des larmes, de douleur, de honte et d’effrois. Combien de temps allaient-ils subir le rut des bêtes ? Pendant combien de jours ? Combien de semaine ? Combien d’année à jouer aux vides couilles pour chiens ?

Plusieurs années ont passé. Mais l’on dit que chaque nuit on entend encore du côté du palais de justice une bande de chien hurler à la mort pendant de longues minutes sans raison apparente. Pour le barde qui joue toujours, cet appel remplace depuis lors celui des cloches qui lui indiquent que l’heure est venue de ranger sa viole jusqu’au matin, pour rejoindre son foyer, sa cruche, sa couche et la croupe de ses bourgeoises.

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