Le fritkot I

Un terril. Sur le dessus du terril une minuscule baraque à frites. Une enseigne lumineuse qui clignote dans la nuit : Pointe à Pitre, ‘T FriteKot.Un vieux type fume la pipe sur les marches du perron. C’est Peter. Peter a beaucoup voyagé. Il a beaucoup lu, il est très instruit. Il pense que toute chose doit être faite avec passion, que l’on doit tout mériter. C’est d’ailleurs pour ça qu’il a installé son FritKot voici 20 ans au sommet d’un terril. Il voulait que sa clientèle mérite ses frites, qu’elle sue pour avoir le privilège de goûter son savoir-faire et ne puisse se contenter de l’acheter. Il n’a jamais eu personne, il n’a jamais fait fortune, il n’a jamais laissé tomber.Parents flamands. Deux chats Zadig et Voltaire, un haras acheté après un voyage en Guadeloupe appelé Hakim. Trois livres : le Décaméron de Boccace, le Désespéré de Léon Bloy et un numéro spécial de Highsnobiety.Peter boit de la Cara dans une flûte à champagne. Il observe la ville. Charleroi. Son ring, l’anneaux. Le seigneur de l’anneau. Or. Anneau, cara, ring 24 cara. Tout juste le nombre de pintes qu’il vient de siffler. Il pense du haut de sa pointe. Son terril. Son Pointe à Pitre, sa pointe à pitres, sa pointe à pintes.

Longtemps, Peter a cru que les terrils était des tas de merde coulés par des géants à la surface du globe. À cette époque, il croyait encore en dieu. À une forme de dieux, un panthéon plutôt. Un panthéon païen composé de dieux guerriers et de déesse pulpeuses et obscènes, une vision toute personnelle, inspirée de chants anciens.

Aujourd’hui, il a cessé d’y croire et considère plus volontier les terrils comme des constructions surgies de l’inconscient des mineurs, édifiées pour défier dieu. Ou plutôt, pour affirmer leur négation de dieu. Si dieu avait été là, aurait-il laissé ces hommes souffrir ainsi comme des bêtes loin dans la terre, à deux doigts des enfers ? Si dieu avait été là, les aurait il ensuite laissé se rire de lui via ces constructions tendues vers son fondement comme un défi ? Terrils. Gratte-ciel. Pic-dieux. Bourre-dieux.

La sociologie...Peter à toujours aimé ça, en y croyant à moitié. La philosophie, idem. En fait, Peter a compris bon nombre de concepts, les a digéré mais jamais assimilé. Pourquoi ? Par désillusion peut-être. Par paresse ? Par manque de conviction sans doute.

Par contre Peter vénère l’imagination. Il aime les idées, entrelacer les genres, les approches, les réflexions. Mélanger, sans respect, réalité et fiction, savoir et intuition, fait et fantasme. Il n’en a absolument rien à battre. Sauf lorsque ça lui prend il et qu’il veut savoir, vraiment. Alors seulement, il cherche, interroge, consulte, explore, des heures, des jours durant.

Aujourd’hui, il pense à sa ville. Considère son évolution. La rêve comme ceci, l’imagine comme cela. Il y place des monstres, des cultes. Il s’y fait dérouler des guerres, des famines, des pestes, des coups d’éclats. Il réfléchit à son passé, goûte son présent (qu’il fait passer avec une coulée de bière), tente de deviner son futur.

Peter se souvient d’un professeur, un passionné de sociologie et d’art contemporain, qui lui a dit un jour : la culture ne va pas forcément de paire avec l’argent. Il leur avait montré un tableau et avait tenté de leur en expliquer les arcanes. L’argent n’amène pas la culture. L’enseignant avait pris comme exemple cette publicité bien connue pour la loterie dans laquelle un dégénéré consanguin ayant gagné une somme folle, tunne un voiture de luxe genre Bentley pour prince saoudien. Peu importe l’argent dont il dispose, le taré ne pourra jamais s'acheter une culture, il restera un cul-terreux innocent et inculte.

Peter regarde sa ville. Elle change. Il compte l’argent injecté pour nourrir ce changement, pour ce tuning urbain et s’interroge sur la culture.

Mais quid de l’inverse ? Se demande t-il. Si l’on n’y avait pas mis de l’argent mais de la culture en masse. Imaginons, pense Peter, que, parmis la population, il en est des plus miséreux à qui il fut offert une culture phénoménale. Un impulsion non pas de savoirs stérils mais bien d’intelligence, de culture, de goût. Qu’en auraient-ils fait ? Qu’auraient fait ses ex-innocents, ces gueux augmentés, de cette force nouvelle et bouillante ?

Petre rentre dans le FritKot. Il approche de sa Knoll bancale coincée à l’aide d’un sous-boc plié en origami compliqué. Chaise, lampe à huile pour l’ambiance, néon pour la lumière, nouvelle Cara, coup de pied au chat, feuille blanche, bic noir, le Décaméron, le Désespéré, Highsnobiety. Peter commence à écrire.