La cantinière

Chaussée de Charleroi, Dampremy Piges, 2h30

Au milieu de la nuit, en périphérie de la ville, au dessus d’un pont du métro, dans cette rame clignotante réaffectée en auberge ambulante fantôme, ils étaient donc tous là. Les huit, hommes et femmes (le ménestrel, la catin, les mestres, l’apothicaire, la cantinière, l’artiste et le héraut), assis autour d’une longue table à la lumière des bougies et des flashs des néons du dehors, réunis grâce à l’ingéniosité de la cantinière ainsi qu’à la faim qui les tiraillait tous. La pluie tombait, l’orage grondait et des éclairs zébraient le ciel noir à l’extérieur. Chaqu’un malgré une légère appréhension était très heureux d’être là ou il était : au sec et à ce qu’il paraissait en bonne compagnie. De plus, une odeur alléchante parvenait de l’arrière de la rame dissimulé derrière un rideaux. Les crépitements d’une friture rivalisent en fait avec les clapotis de la pluie sur le toit de tôle. Un battle de fluide.

Le matin même, la cantinière leur avait fait parvenir à chacun et via l’entremise de la catin, une invitation à dîner. Un festin nocturne et agréable entre gens de bonne compagnie, assurait la missive. Le billet se poursuivait ainsi : la rame vous prendra à l’arrêt Mayence entre 1h30 et 2h cette nuit. Au plaisir de vous rencontrer.

La cantinière était une grosse et grande femme, charpentée comme un piano de cuisine : large poitrine, croupe imposante, panse débordante, sourire rassurant, visage engageant, regard intelligent et sage. Incarnation de l’hospitalité, du gîte, du couvert, de la mère, de la sécurité du foyer. On l’eut facilement imaginée à une autre époque dans la traîne d’une compagnie de mercenaires tirant dans son sillage une lourde marmite toujours remplie de soupe, une louche à la mains, une bonne parole d’encouragement à la bouche. Mais non. Elle cuisinait à l’électricité grâce à un ingénieux quoi qu’au final fort simple dispositif de cable relié au caténaire de la ligne de métro. Elle était maître de sa propre affaire, forte et indépendante. Chaque nuit, sa rame/auberge parcourait les lignes désaffectées pour nourrir ceux qui avaient faim contre ce qu’ils pouvaient/voulaient donner. Le reste du temps, elle lisait, étudiait et rédigeait des textes interminables composés d’un mélange de recettes et d’observations théologiques. Elle était elle même une sorte d’entité hybride entre Maïté et Sainte Thérèse d’Avila.

Mes amis ! Dit-elle brisant le silence de la rame (seulement perturbé jusque là par la graisse et la pluie crépitantes). Je vous ai réunis aujourd’hui afin que nous faisions connaissance les uns avec les autres. Mon amie ici présente. Elle posa une mains énorme sur l’épaule de la catin. Vous a bien observé et nous pensons que cette nuit vous comblera. Gustativement et intellectuellement parlant. Détendez vous et écoutons là plus tôt.

La catin prend la parole d’une voix légèrement éraillée : “Comme la cantinière vient de l’annoncer, nous vous avons longtemps et attentivement observé. Nous pensons ne pas nous tromper en affirmant que vous êtes comme nous. Différents. Notre approche est autre. Notre culture et la manière dont nous l’intégrons à notre quotidien est autres. Tout comme nos valeurs. Nous vous avons vu. Nous avons réfléchi. À présent, nous voudrions, qu’ensemble, nous explorions de nouvelles pistes. Que nous imaginions des alternatives pour faire vivre cette culture. Que nous concevions de nouveaux événements, de nouvelles manière de communiquer, d’aider, d’exposer, d’explorer, de construire. Chacun selon nos domaines d’activités.
D’où cette soirée. La cantinière et moi aimerions qu’elle soit la première d’une série. Chaque semaine, nous nous réunirions pour écouter notre hôte exposer la manière dont il conçoit son activité dans une perspective basée sur le concept et plus sur l’argent. Comment parvenir à ses fins, comment développer des modèles différents...sans argent. Comment travailleriez vous si il n’y en avait tout simplement plus ou presque ? Concept, créativité, solution alternative, économie partagée, qu’en sais-je. Pensez ! Et discutons-en…

À quoi bon ? intervient l’un des Mestres. Un bonhomme tordu au visage mince dissimulé dans l’ombre d’une capuche qu’il n’avait pas prit la peine d’enlever. Son binôme (les mestres sont deux), un échala au bras kilométrique se retourne vers lui et le gifle. Continuez, dit il à la catin.

Ainsi, chaque semaine l’un d’entre nous invitera les autres là où il l’entend. Il fera préparer un repas et nous exposera ses vues sur son domaine d’activité.

Comment communiquerons nous ? Demande le héraut, un homme très petit est très large dont la barbe blanche doit se confondre lorsqu’il est nu avec sa toison pubienne pour peu qu’il en ai une tant elle (sa barbe) est longue.

Par message, répond la catin. Ces invitations que vous avez reçue me semble idéale.

Utilisons Twitter, propose l’artiste. Nous avons tous un portable malgré notre précarité. Cela m’étonne d’ailleurs maintenant à bien y penser, mais c’est un fait. Le mien est même un modèle des plus récent. Et choisissons un hastag à suivre pour ne rien manquer.

La tablée semblait d’accord.

#leconcildesgueux proposa l’artiste. Cela me semble idéal.

Personnes ne s’opposant à la proposition, il en fut décidé ainsi.

Bien, repris la catin. Notre amie la cantinière commencera son exposé dès que nous serons servis de ces excellents pilons de poulet frits au poivre rouge. Merci ma chère.

Quand tous furent servi, la cantinière s'assit lourdement, arracha un morceau de poulet qu’elle macha délicatement puis, elle pris la parole.

Il m’est d’avis que mon modèle, ce resto/rame fantôme et mobile n’a pas à avoir honte de lui même. Toutefois, si je devais agir à plus grande échelle, voici ce que je ferais...

|Insérez ici l’idée d’une figure importante du secteur (restaurateur ou asbl qui nourrit ceux qui ont faim) ou une d’une personnalité publique renommée et habilitée à parler intelligemment du sujet.|

À la fin de son exposé, la cantinière remercia les participants pour leur écoute attentive. Les assiettes étaient vides, les estomacs tendus. Ce qui n’empêcha pas les langues d’être bien pendues plus de deux heures durant. Les commentaires allèrent bon train. Les critiques constructives fusèrent et tous furent satisfaits de l’échange. Il fut ensuite décidé que le ménestrel serait l’hôte de la semaine suivante. Le groupe quitta la rame peu avant l’aube et se dispersa dans la ville encore endormie, chacun de son côté.

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